mercredi 4 juin 2008

L’entreprise est malade, la société souffre

L’entreprise est une forme d’organisation récente : elle a un peu plus de deux cent ans. Elle a connue quelques ancêtres, comme les banques florentines dès le XV° siècle, les « compagnies » (des Indes ou d’ailleurs) de commerce international au XVII°. Mais c’est au XIX° que l’entreprise a connu son essor, avec la notion de responsabilité limitée, de capital, d’actionnaires, de managers, de salariés.

Au XX° siècle, l’entreprise privée ou publique a été le moteur du développement économique et social dans les pays développés (à l’exception de l’URSS ou l’état l’avait émasculée). A la fois lieu de mobilisation de ressources humaines, technologiques, et financières, lieu de production de l’offre vers le marché, communauté hiérarchisée et organisée, l’entreprise a relégué l’état au rang de parasite économique. La majorité des individus « vivent » dans une entreprise. Le chômage, c'est-à-dire l’exclusion du clan, est devenu la principale malédiction de l’individu. Le rôle de l’état s’est effrité et celui du capitalisme financier, des fonds d’investissements aux fonds de pension, s’est affirmé. Les actions sont devenues, à côté de l’immobilier, la principale forme de placement de l’épargne. Les gains de productivité de l’entreprise ont été partagés entre consommateurs, actionnaires et salariés, permettant aux revenus d’augmenter avec régularité au-delà de l’inflation

Depuis quelques années la machine s’est grippée.

Quels sont les principaux symptômes de l’obsolescence de l’entreprise, du moins de la grande entreprise ?

D’abord le pouvoir devenu dominant des managers salariés. Les dirigeants considèrent qu’ils ont propriétaires de « leur » entreprise et se battent bec et ongle contre des tentatives de prises de contrôle, plus pour préserver leur poste et leur pouvoir que dans l’intérêt réel de leurs actionnaires.

Les conseils d’administration, supposés représenter les actionnaires et « contrôler » les dirigeants, sont souvent des chambres d’enregistrement peuplés d’amis et d’obligés, soutenant les dirigeants jusqu’au bout, même quand leurs résultats justifieraient une mise à l’écart rapide dans l’intérêt de l’entreprise.

Symptôme de cette position privilégiée, les dirigeants augmentent leur rémunération de façon considérable : en 2007, les salaires moyens des patrons du CAC 40 ont augmentés de…58%. Les deux millions des francs du salaire du PDG de PSA avaient choqués. Aujourd’hui, il serait considéré comme un nouveau pauvre par ses pairs, qui émargent tous à plusieurs millions d’euros.

Les dirigeants, pour calmer des actionnaires individuels sans pouvoir réel, ou satisfaire des actionnaires financiers, cherchent à augmenter marges et dividendes en limitant les hausses de salaires et en gardant pour l’entreprise l’intégralité du bénéfice des gains de productivité. Parallèlement, toujours dans un souci d’augmentation du profit à court terme, les entreprises pratiquent des stratégies de domination, se créent ou se font attribuer un monopole, et utilisent leur pouvoir de prix pour « créer de l’inflation », bien au-delà des hausses des matières premières qui leurs servent parfois de prétexte pour augmenter leurs marges.

Celles qui ne bénéficient pas d’un monopole n’hésitent pas à faire d’illusoires promesses aux clients avec pour objectif réel d’augmenter volumes et prix. Monsanto prétends que les OGM vont supprimer la faim dans le monde, mais ils servent essentiellement à développer ses marges.

Enfin, le pouvoir des entreprises sur le monde politique est devenu invincible. Les lobbies se déchaînent dès qu’une loi menace leur intérêt même si elle est conforme à l’intérêt général. On l’a vu en France pour les OGM. On le verra pour la loi de modernisation économique, ou le producteurs se battront pour les lois Galland et Raffarin, les distributeurs pour la loi Royer et tous se ligueront contre les envahisseurs Teutons du hard discount ayant le culot de proposer des produits de qualité, sans marque, à des prix bas. Aux Etats-Unis, les dépenses de lobbying et le nombre de lobbyistes ont été multipliées par dix en dix ans. Les organismes de régulation des monopoles, comme la FTC aux Etats-Unis, ont été émasculés par un exécutif aux relations incestueuses avec les grandes entreprises. Seule la commission européenne fait de la résistance et tente de préserver un semblant de marché, mais sous les huées. L’état a abandonné son rôle de régulateur dans le sens de l’intérêt général, et enfilé les chaussettes de l’obligé complice ou de l’actionnaire repu.

Il existe bien sûr quelques grandes entreprises vertueuses, payant correctement leurs employés et offrant un produit de qualité à des clients satisfaits, comme Toyota, Tesco, Ikéa, Lafarge, Apple, Google, Zara ou Ryanair. Mais elles ne sont pas majoritaires.

Nous vivons aujourd’hui les conséquences de cette évolution. Les salaires stagnent, le chômage est élevé, beaucoup de dirigeants sont déresponsabilisés, les prix augmentent sans frein : tous les ingrédients d’une crise grave sont en train de mijoter. Le mérite et la compétence s’effacent derrière la politique ou la chance. La société se fracture en riches et en pauvres. La différence de potentiel deviens si forte qu’un courant à très haute tension risque d’en griller plus d’un.

Les entreprises et leurs dirigeants ne doivent pas être diabolisés. Ils ne font qu’obéir au précepte d’Adam Smith : maximisez votre intérêt personnel. Mais dans le monde idéal de Smith, la somme des égoïsmes individuels œuvrait pour l’intérêt général, dans notre monde capitaliste moderne, les égoïsmes individuels détruisent l’intérêt général. Le système économique et social centré sur l’entreprise menace ainsi de tomber en panne, déchiré par des tensions brutales dont l’origine se trouve dans la stratégie même des plus grandes de ces entreprises.

samedi 24 mai 2008

Qui est responsable de la baisse du pouvoir d’achat ? 2


La grande distribution a sa part de responsabilité dans la baisse du pouvoir d’achat. Mais elle ne fait que s’insérer dans un phénomène beaucoup plus profond, à la fois social et géopolitique.

Socialement, les vingt dernières années ont été excellentes pour les grandes entreprises et mauvaises pour les salariés. Sur le front des salaires, la mondialisation a permis de bloquer toute hausse, la menace du chômage et de la délocalisation asphyxiant les velléités de demande d’augmentation. Les salaires moyens ont été effectivement bloqués, et les petits salaires se sont multipliés. Qu’il s’agisse de chaînes de fast food, de société de coursiers, de gardiennage, de nettoyage ou de sécurité, l’arrivée de générations peu diplômées et avides de travailler, ou d’immigrés, a permis aux entreprises de services de payer peu, le coût élevé du travail les obligeant à le faire. Les grandes entreprises, elles, sont devenues de plus en plus multinationales, la production en France ne représentant qu’une part mineure du chiffre d’affaires, pouvant être compensée en cas de grève, et les transferts de production devenant plus faciles d’un pays à l’autre. L’externalisation de fonctions comme les centres d’appels a facilité leurs transferts dans des pays low cost comme le Maghreb et accentué la pression sur le coût du travail. Seuls les salaires des dirigeants ont échappé à cette tendance. Au contraire, les dirigeants, devenant les propriétaires de fait de l’entreprise et réduisant les actionnaires à un rôle passif de nu-propriétaire, ont pu s’augmenter eux-mêmes librement. Les dirigeants, à travers leurs salaires colossaux, et les actionnaires, à travers des profits et des dividendes très élevés, se sont partagé le gâteau au détriment des salariés. Les gains de productivité ont été intégralement transformés en profits et non en salaires comme auparavant. Les PMI sous-traitantes se sont trouvées dans une situation comparable à celles des salariés de base, étranglées par les grandes entreprises, ne pouvant délocaliser du fait de leur taille et prenant de plein fouet le coût élevé d’un travail qualifié. Le revenu des petites entrepreneurs a lui aussi stagné. La société est devenue une société à deux vitesses : d’une part des actionnaires et des dirigeants voyant leur pouvoir d’achat exploser. D’autre part des salariés ou des petits entrepreneurs au pouvoir d’achat en berne.

La situation a été aggravée par la hausse concomitante des prix. Parallèlement à leur pouvoir sur les salaires, le pouvoir de prix des entreprises s’est renforcé. Les entreprises en situation de monopole, comme dans l’énergie ou le transport, ont pu augmenter leurs prix sans que l’état régulateur, affaibli ou complice, n’intervienne. Les entreprises ayant su créer des marques fortes n’ont pas traduit les coûts faibles des importations des pays à bas salaires dans des baisses de prix mais dans des hausses de marge. Une paire de Nike, même produite en Chine, coûte beaucoup plus cher qu’une paire de baskets produite en France il y a vingt ans. Les coûts bas ont nourri les dépenses marketing des marques, qui permettent elle-même d’augmenter les prix sans dommage, mais n’ont pas permis de baisser les prix. Le pouvoir de prix des grandes entreprises monopolistiques ou oligopolistiques et le pouvoir de prix des grandes marques se sont ajoutés à celui des distributeurs pour créer des rentes massives au profit des entreprises et au détriment du consommateur.

Salaires bloqués, prix en hausses : le pouvoir des entreprises sur les salaires et sur les prix lamine le pouvoir d’achat, et la classe moyenne peu à peu étranglée bascule dans des difficultés économiques, tandis que les pauvres s’appauvrissent plus encore…Parallèlement, une élite de cadres dirigeants, de financiers, de grands entrepreneurs, d’actionnaires, voient au contraire leur pouvoir d’achat exploser, nourrissant l’industrie du luxe et des produits haut de gamme ou la bulle immobilière.

Le problème du pouvoir d’achat créé par la stagnation des salaires et la hausse des prix est un symptôme et une conséquence d’un déséquilibre social massif et dangereux, d’une régression par rapport aux années 60 et 70 où au contraire la classe moyenne s’était constituée. La fracture s’ouvre, le milieu de la pyramide sociale glissant vers le bas, et le haut s’envolant comme une tour de Dubaï. Ce chasme de plus en plus profond est un facteur d’instabilité sociale majeure. La tâche principale des politiques devrait être de réfléchir aux moyens de le combler sans basculer dans le dirigisme et l’inefficacité. Ce n’est pas le cas. Les politiques de droite ou de gauche sont trop proches de l’élite économique qui bénéficie du système pour tenter de l’infléchir. Les marges des entreprises ont encore de beaux jours devant elles, et le pouvoir d’achat des classes moyennes de sombres perspectives…

mercredi 14 mai 2008

Qui est responsable de la baisse du pouvoir d’achat : 1. la grande distribution ?


Le pouvoir d’achat de la majorité des français est en berne. L’absence de concurrence dans la distribution en est rendue responsable. Est-elle coupable ?
La grande distribution peut dégrader le pouvoir d’achat simplement en augmentant ses prix, et donc ses marges, plus vite que ses coûts d’achats. Depuis quelques années, la grande distribution n’a pas su résister à cette tentation. Comme beaucoup d’entreprises, de Microsoft à Easy Jet, les distributeurs sont passés par deux phases dans leur histoire. Dans un premier temps, fournir aux clients un rapport qualité/prix exceptionnel pour se développer, puis, une fois une taille importe atteinte, passer à l’exploitation d’une position dominante en augmentant les prix et à la séduction pour continuer à attirer les clients.

Au cours de la première phase, jusqu’à la fin des années 70, avec un large assortiment, le libre service, et les prix bas, le supermarché, puis l’hypermarché ont apporté un véritable bénéfice à leurs clients. Les grands distributeurs sont devenus les rois de la périphérie, dévastant les zones de magasins de centre ville, créant des furoncles urbains dans toutes la France, mais apportant un vrai plus : du pouvoir d’achat.
Puis ces distributeurs sont devenus rentiers. Qu’il s’agisse des géants monolithiques comme Carrefour ou des agrégats d’indépendants comme Leclerc, ils se sont aperçu qu’ils pouvaient utiliser leur position de domination, leur monopole sur leur zone de chalandise, pour "tordre le coût" à leurs fournisseurs et faire baisser leur prix d’achat sans répercuter ces baisses dans leurs prix de ventes, gonflant ainsi leurs marges. Ils ont également, fort d’un monopole de l’emploi, écrasés les salaires des employés, des manutentionnaires aux caissières. Mieux encore, ils ont constaté qu’ils pouvaient… augmenter les prix sans perdre de chiffre d’affaires. Ils ont même découvert que c’était la façon la plus simple de faire grimper les profits de l’entreprise ou du magasin indépendant. Un centre Leclerc peut rapporter un ou deux millions d’euros par an net à son propriétaire… Les prix ont alors augmenté. Pour coller à leur image de casseurs de prix, les grands distributeurs se sont lancés dans une politique de promotions tournantes, haussant les prix sur l’océan de la majorité des produits, et les baissant sur des petits îlots de produits phares, poussant le vice jusqu’à ne stocker que des quantités minimes de ces produits à prix cassés… A défaut de la réalité du prix bas, créons son illusion. Utilisant ainsi les deux leviers de la domination et de la séduction, les distributeurs ont réussi à se donner un pouvoir de prix qui vient effectivement raboter le pouvoir d’achat des français.


Le gouvernement veut enrayer ce phénomène d’asphyxie du pouvoir d’achat. Il propose deux mesures phares. D’abord autoriser les distributeurs à répercuter leurs « marges arrières », c'est-à-dire les ristournes consenties par les producteurs, dans les prix, une mesure réclamée notamment par M.E. Leclerc. Là, l’effet sera faible. Répercuter dans les prix, cela veut dire amputer ses marges. Or les distributeurs sont devenus des rentiers agressifs, des Père Goriot, voulant avant tout maximiser leurs marges. Circulez. Ensuite permettre l’ouverture sans autorisation préalable de surface allant jusqu’à 1000m2. Là, la loi aurait un impact. Elle faciliterait l’implantation des hards discounters, aujourd’hui freinée par une loi qui soumet toute ouverture de plus de 300m2 à l’autorisation d’une commission. Cette loi prévue initialement pour protéger le petit commerce de centre ville a été instrumentalisée par la grande distribution pour bloquer l’arrivée de leurs concurrents à prix bas (mais à qualité élevée…) et consolider son monopole sur ses zones de chalandise. Les hards discounters ne font pourtant que reprendre le modèle des Leclerc ou des Auchan à leurs débuts, avec des prix de 20 à 50 % inférieurs à ceux de la grande distribution sur certains produits de base, à qualité égale. L’arrivée plus facile de ces hard discounters, le choix qu’auraient ainsi les clients entre plusieurs distributeurs, contribuerait certainement à faire baisser les prix, à la fois en freinant les ardeurs inflationnistes de la grande distribution et en créant une alternative accessible. Quelques bémols, cependant. Beaucoup de hard discounters sont des filiales de grands groupes de distribution et on les voit mal concurrencer brutalement les hypermarchés du même groupe… Et surtout, on peut imaginer que la grande distribution va instrumentaliser les petits commerçants, les maires, les membres des commissions diverses, les politiques « influençables », pour vider cette réforme de sens, en réinstallant, sous prétexte de protéger le petit commerce, des barrières administratives à l’implantations de hard discounters… La menace de la concurrence de magasins à l’assortiment plus simple, mieux gérés, aux produits de qualité mais sans marque (ce qui évite aux clients de payer les coûts de marketing massifs), achetant bien et répercutant leurs efficacité dans leurs prix, est insupportable aux groupes français de distribution. Ils vont s’arc bouter pour bloquer l’arrivée de ces champions du pouvoir d’achat qui rogneraient leurs confortables marges…
Le jury est en délibération sur les nouvelles lois concernant la distribution : les lois favorables à la distribution (répercussion des marges arrière) sont très probables mais celles favorable au pouvoir d’achat (ouverture libre jusqu’à 1000m2) plus aléatoires. Le pot de terre de l’intérêt général se heurte au pot de fer des intérêts particuliers et des lobbies. Mais, même au cas à vrai dire un peu miraculeux où la suppression des barrières administratives permettait aux hard discounters indépendants comme Aldi ou Lidl de fleurir, cela suffirait-il à redonner leur pouvoir d’achat au Français ? La grande distribution française contribue à la baisse du pouvoir d’achat, et néglige quelque peu sa mission d’origine (les prix bas) au profit de ses marges, erreur que l’américain Wal Mart n’a pas commise et qui explique sa résilience à la crise. Mais est-elle seule responsable ?
Non. Nous verrons dans la deuxième partie de cette réflexion qu’il existe, bien au-delà du rôle de la grande distribution, un véritable complot pour…amputer le pouvoir d’achat des Français. Il serait simple d’y mettre fin. Mais qui y a vraiment intérêt ?

lundi 5 mai 2008

Lettre au ministre de l’immigration et de l’intégration de l’identité nationale


Cher monsieur Hortefeux,


Il ne fait pas bon être étranger dans la France d’aujourd’hui. Des immigrés vivant en France depuis plusieurs années, ayant un emploi stable, sont expulsés manu militari pour vous permettre, à vous notre ministre de l’immigration, de « l’intégration », et de l’identité nationale, et du co-développement (ouf !), « d’atteindre vos quotas » (25 000 expulsions par an). Le nom de votre ministère devrait-il plutôt être « ministère de l’expulsion » ? Cher et roux ministre, oubliez que si ces maghrébins ou ces africains ont un travail régulier, c’est que nous avons besoin d’eux… Oubliez que leurs entreprises se battent pour leur régularisation. Ne vous étonnez pas que loin de chercher une manœuvre au rabais, de vouloir économiser des charges pourtant écrasantes avec du travail au noir, de pressurer des sans papiers, ces entreprises veuillent déclarer ces employés, veuillent payer leurs charges. Ces petits patrons sont certainement dérangés, car ils vous dérangent. Ils auraient l’audace de vous empêcher de faire vos quotas au nom du « besoin » qu’ils auraient de ces employés, ou au nom d’une humanité qu’ils n’ont aucun droit de revendiquer. Au fond, ces gêneurs voudraient piquer le boulot du ministre des droits de l’homme, votre collègue Rama Yade. Elle a le monopole du cœur, n’est ce pas. Bon, oubliez ces gêneurs, ou demandez même à votre collègue de l’intérieur de les envoyer au trou, et faites preuve d’imagination pour vos quotas. Attaquez vous non seulement aux sans papiers mais aussi aux descendants de sans papiers. Il est trop tard pour bouter hors de France les arrières grands-parents, alors sortez les arrières petits-fils : dehors, les italiens de la troisième génération, les Colucci et les Montand. Les Polonais ou les hongrois de la deuxième génération. Dehors, Sarkozy. Dehors tous ces juifs d’Europe Centrale, venus certainement illégalement avant la deuxième guerre mondiale. Dehors, Goldman. Dehors les descendants de mineurs polonais. D’ailleurs si vous aviez été ministre entre les deux guerres, les travailleurs étrangers auraient fait place aux vrais Français. Peu importe que les mines ne produisent pas : vous auriez atteint vos quotas. Qu’importe les besoins des entreprises, qu’importe le budget de la sécurité sociale auxquels contribuent ces travailleurs, qu’importe la production de l’industrie et des services, qu’importe l’histoire de générations de travailleurs immigrés ayant fait par leur travail la richesse de la France, vous auriez fait vos quotas.
Aujourd’hui, il existe plusieurs dizaine de milliers de sans papiers ayant un travail régulier. Dans sa bonté, le CGT a demandé mille régularisations. Dans son intelligence et son humanité, votre gouvernement est en train d’envisager la régularisation de…trois sans papiers. Vous avez entièrement raison : les voix d’extrême droite sont infiniment plus importantes que la réalité de la petite entreprise et de ses besoins en travailleurs compétents et motivés. Ces hommes et ces femmes qui ont quitté leur pays, qui se sont installés en France malgré les obstacles et les menaces, qui ont réussi à trouver un emploi utile, qui font preuve d’un courage étonnant, qui contribuent à élever le niveau moral d’une population française tentée par l’assistanat, sont pour un homme politique beaucoup moins importants que des électeurs. Vous avez bien raison, monsieur le ministre, seuls les électeurs comptent. Et n’ayant pas de papiers tous ces gens ne sont pas des électeurs. CQFD. Ces travailleurs immigrés travaillant dur et bien, vivant dans l’angoisse d’être transformé en quota et expulsés ne valent bien sûr pas les vrais Français profiteurs du système, ces générations devenues fonctionnaires ou quasi fonctionnaires par souci de sécurité, de retraite anticipée, de vacances prolongées, de journées à cocottes en papier, en un mot vos électeurs. Vous avez eu raison d’inventer l’arrestation inopinée des travailleurs venus demander leur régularisation en préfecture. D’ailleurs, le président de la République a volé à votre secours, en proclamant : « pas de régularisation massive ». Au-delà de quelques dizaines, c’ est massif. Que ces gens passent des mois ou des années à faire le pied de grue devant vos bureaucraties pataudes et impersonnelles pour obtenir des papiers, dans l’angoisse et l’incertitude, tant mieux. Cela les découragera et leur montrera qui est le boss, non mais. Vous êtes la République, vous êtres l’Etat, monsieur le ministre. L’Etat c’est vous, et l’Etat c’est tout. Prenez de la distance par rapport à ces femmes et à ces hommes, à leurs vies, à leurs drames matériels, sinon vous pourriez être tenté par une régularisation rapide et systématique de ceux qui nourrissent les Français de leur travail. Vous pourriez être tenté de faire comme les Espagnols ou les Italiens, des crétins c’est bien connu. Après tout le Roi Soleil affamait la paysannerie française pour financer ses guerres, sa gloire, et ses palais. Pourquoi la République ne broierait pas les travailleurs immigrés pour financer ses retraites, ses sinécures et ses gaspillages. Louis XIV ne pensait pas au drame des paysans mourant de faim : au nom de quoi penseriez vous au drame des immigrés en rétention ou expulsés. Oh, bien sur, l’humanité, la justice, et l’efficacité convergent pour aller vers la régularisation immédiate de ces femmes et de ces hommes, les entreprises la souhaitent, l’intérêt général la demande, mais tout cela ce sont des mots, et il y a la réalité de la politique, du pouvoir, des palais et des dorures de la République, beaucoup plus importants que ces mots creux. Ce serait très dangereux de réfléchir au fonctionnement de l’économie, d’aller sur le terrain, de comprendre ces hommes et les entreprises qui les emploient, vous pourriez être tenté de proclamer « cette histoire de quota, c’était une connerie. Je vais régulariser tous ceux qui bossent, tout de suite. Et je ne renverrai que les autres, ceux qui se glissent dans les interstices du système et l’exploitent. Et pas l’inverse, comme aujourd’hui. Comme mon président, je fais amende honorable. Les femmes et les hommes sont des réalités, pas des quotas, et ceux qui travaillent en France régulièrement doivent y rester, ils sont un bienfait et non un poids, je leur demande de continuer à contribuer à notre prospérité, comme l’ont fait avant eux des générations de Polonais, d’Italiens, de Portugais, de Maghrébins. Du fond du cœur, merci. » Surtout ne le faites pas, je vous en prie. Ce serait trop dangereux pour votre carrière et celle de votre président. Ce serait « dérangeant ». Ce serait courageux, mais chacun sait que le courage en politique est un oxymoron, une forme de suicide. Restez parmi nous, monsieur le ministre, et comptabilisez vos quotas, vous et le grand corps préfectoral créé par Napoléon très certainement pour aider les ministres à faire des quotas. Bons quotas, monsieur le ministre de l’intégration.

jeudi 24 avril 2008

Agriculture meta industrielle contre agriculture raisonnée : y a-t-il des solutions ?

L’agriculture meta industrielle est en train de vaincre l’agriculture raisonnée, avec la complicité des pouvoirs publics dans le monde entier. Si encore l’avantage de prix lié à l’agriculture meta industrielle était durable, on pourrait mitiger la critique en mettant en valeur l’avantage « pouvoir d’achat » qui procureraient aux consommateurs les entreprises géantes. Deux facteurs détruisent cet argument.

D’abord les grandes entreprises agro-alimentaires, un peu comme les firmes pétrolières, ont une stratégie de domination destinée à leur permettre de fixer à terme des prix élevés. Une fois le tissu concurrentiel d’exploitation moyenne détruit ou orienté vers des cultures d’exportation, les grandes entreprises peuvent remonter leurs prix. L’absence d’alternative force les consommateurs à continuer à acheter. C’est ainsi que la remontée du prix du blé ou du riz ne peut être amortie par de plus petites exploitations, comme demain probablement les fruits ou les légumes. Les OGM, de la même façon, qui peuvent-être moins chers initialement, verront leurs prix remonter dès que les espèces non-OGM auront disparues, soit par fatalité soit par dessein.

Ensuite il existe une réelle différence de nature entre les produits agricoles « industriels » et les produits agricoles « normaux ». Payer moins cher des produits d’une qualité gustative nulle, privés des composants bénéfiques pour la santé, et au contraire, qu’il s’agisse de pesticides, de colorants, de sucre et de sel ajoutés, ou d’OGM, pouvant dégrader la santé des consommateurs, n’est pas l’affaire du siècle. On en a pour son argent avec l’agriculture industrielle, c'est-à-dire pas grand-chose. Nous serons alors condamnés, sauf les plus riches, à payer cher des produits sans goût et truffés d’additifs malsains.

Les solutions sont simples : supprimer toute subvention à l’exportation, supprimer les subventions à la production qui ont conduit à produire de maïs en France, ce qui est aussi idiot que de cultiver des avocats en Suède, plafonner les subventions directes aux exploitations, faire payer le vrai coût de la pollution ou des intrants (eau, gas oil etc…) aux entreprises agricoles, rendre transparentes les différences de qualité entre produits, en un mot recréer une règle du jeu loyale entre différents types d’exploitation en cessant d’aider les gros à tuer les petits. Il ne s’agit pas de brider les gros. Il s’agit de laisser un marché équitable réguler l’équilibre gros/petit. Aujourd’hui ce n’est pas la loi du marché qui régit l’agriculture. C’est la loi du plus fort aidée par les états qui aide les gros à tuer les petits. Dans la lutte des classes, décidemment, même entre entreprises, l’état est toujours du côté du manche… Quand les lobbies ont fixé à 0.9% et non à 0.1% le seuil au-delà duquel on doit « prévenir » les consommateurs de la présence d’OGM, c’est le modèle méta industriel qui est boosté, au prix même d’une désinformation volontaire du public.

La protection des cultures non OGM contre les risques de dissémination OGM, et la transparence totale sur le contenu en OGM des produits seraient les deux preuves que le modèle meta industriel n’est plus révéré par les politiques, et montrerait qu’il est possible de rééquilibrer la concurrence pour éviter de donner systématiquement l’avantage aux gros.

A condition que l’agriculture redevienne diversifiée, que les grandes filières industrielles ne soient plus privilégiées par l’action des états, qu’un tissu d’entreprises agricoles de taille moyenne puisse coexister avec les géants de l’agro alimentaire, que des technologies « douces » permettent d’augmenter productivité ou qualité des aliments, la crise alimentaire pourrait se résoudre. Si l’on continue le trend actuel, au contraire, le réchauffement couplé à l’envolée des cours des produits de base rendra la crise alimentaire endémique. Elle ne pourra se résoudre que par une dégradation massive de la qualité des aliments, qui deviendront simplement un fuel dégradé pour le moteur humain, sans bénéfice de plaisir ou de santé. Alors nous serons des machines.

samedi 19 avril 2008

Crise alimentaire et lutte des classes : l’agriculture meta industrielle contre l’agriculture raisonnée.

La crise alimentaire est le résultat d’une lutte des classes entre entreprises. D’un côté, les géants mondiaux de l’agroalimentaire : production, transformation, transport, stockage. De l’autre, des PMI : les petites exploitations agricole. Tout paysan est en un entrepreneur, toute ferme une entreprise.
Les grandes entreprises agroalimentaires ont appliqué un modèle industriel à l’agriculture : culture de grandes surfaces, utilisation intensive d’engrais et de produits phytosanitaires, ruée sur les OGM, transformation aval permettant de pratiquer des prix élevés, flux logistiques massifs, utilisation de la grande distribution pour commercialiser les produits, mondialisation des flux. Elles sont les premières bénéficiaires des très substantielles subventions et aides à l’exportation consenties par les Etats-Unis et l’Europe : le coton, le blé, le soja, le maïs, et même parfois les bovins ou les ovins sont largement « aidés ». Ces grandes entreprises font partie d’un système intégré, très lourdement consommateur d’énergie, très rentable, très puissant en terme de lobbying, comme l’a montré l’exemple des OGM de Monsanto.
En face, les petits artisans de l’agriculture : polyculture vivrières dans les pays émergents, agriculteurs de taille moyenne en Europe. Ceux-là ne récupèrent que des miettes de subventions, sont poussés par le système vers un modèle industriel intenable, et surtout subissent de plein fouet la concurrence des géants : les poulets subventionnés surgelés de batterie des grandes entreprises françaises viennent « casser » le marché des poulets africains et « sortent » les petits agriculteurs du marché. Dans beaucoup de villes moyennes françaises, des agriculteurs produisent fruits ou légumes localement, mais on trouve dans l’hypermarché ou le supermarché du coin les même fruits et légumes venus d’Espagne, sans saveur et sans odeur, mais en apparence équivalents, vendus en dessous de leur coût de production. Des tomates produites en Andalousie hors sol, en pillant une nappe phréatique moribonde, subventionnées, employant des immigrés traités comme des esclaves, transportées par des norias de camions pollueurs, viennent casser le marché des agriculteurs locaux…


La lutte des classes entre agriculture meta industrielle et agriculture raisonnée est en passe d’être gagnée par la première. Ne cherchons pas d’autres causes à la crise alimentaire actuelle. Le tissu d’entreprises agricoles moyennes a été en partie détruit par l’agriculture meta-industrielle ou réorienté vers des cultures d’exportation. La polyculture permettant une auto suffisance locale a été éradiquée. L’exode rural a déplacé vers les bidonville de Lagos ou d’Accra les petits paysans. Pendant ce temps, l’agriculture meta industrielle était réorientée vers la production d’énergie (biofuels) par des états inquiets de la pénurie et des prix du pétrole. Toutes les conditions étaient réunies pour que quelques chocs locaux (sécheresse en Anstralie fortement exportatrice vers l’Asie, transferts accélérés de productions vers les biofuels aux Etats-Unis et au Brésil) créent une pénurie planétaire, en l’absence des amortisseurs que représentaient les exploitation agricoles diversifiées et locales. La lutte des classes a vu la victoire des géants et l’envolée des prix…

mercredi 2 avril 2008

Le lobbysme, au cœur de la stratégie d’entreprise

Le débat parlementaire français de Mars-Avril 2008 autour du projet de loi sur les OGM a démontré l’importance et l’efficacité du lobbysme dans la stratégie d’entreprise. Une loi somme toute anodine, qui imposait un principe de précaution sur l’utilisation d’OGM comme le maïs transgénique Monsanto, le MON 810, a été attaquée avec violence par une majorité de sénateurs UMP, par le président de l’assemblée nationale, Bernard Accoyer, lui-même, et par le président de la commission des affaires économiques, Patrick Ollier. Les partisans de la loi, comme le sénateur Jean-François Legrand, ont été vilipendés par leurs confrères acquis à Monsanto. Cette loi n’était en fait réellement gênante que pour un seul acteur : Monsanto, qui voyait sinon disparaître du moins se décaler dans le temps le marché français pour ses semences OGM. Il est vrai que cette interdiction remettait en cause son business model, qui repose sur l’obligation pour les agriculteurs d’acheter chaque année ses semences brevetées et stériles, et dans la foulée ses pesticides comme le Roundup dont certaines OGM sont protégés… Mais qu’une multinationale américaine, cherchant à prélever une rente sur l’agriculture française, et dont l’impact sanitaire et environnemental est sujet à caution, parvienne à « actionner » des élus français et non des moindres, démontre qu’en matière de lobbysme Monsanto est un modèle exemplaire. Le lobbysme est bien au cœur de la stratégie de Monsanto.

Beaucoup d’entreprises, sans atteindre l’exceptionnel savoir faire de Monsanto, ont pris conscience du fait que l’environnement légal, réglementaire ou judiciaire, n’est pas une donnée mais une variable qui pouvait être optimisée. Les constructeurs automobiles américains ou allemands se battent avec succès contre les limites à la consommation ou à la pollution. Les entreprises chimiques européennes ont réussi à gommer les aspérités de la directive Reach sur la traçabilité. Les grands céréaliers français ont su protéger les subventions qui consolident leurs revenus élevés. Les agriculteurs intensifs ont su minimiser les règles de pollution des nappes phréatiques. L’industrie américaine du tabac a réussi à repousser très longtemps l’encadrement de sa publicité. Les fast foods américains ont évité l’interdiction des huiles polyinsaturées. Les grands industriels français du lait ont été à deux doigts de faire attribuer l’AOC au camembert au lait stérilisé etc…

Le lobbysme est utile pour éviter ou alléger une contrainte légale ou règlementaire, mais aussi au contraire pour l’alourdir, de façon à écarter des concurrents plus petits. Un grand semencier français a réussi à faire condamner une petite association faisant la promotion des semences historiques et tombées dans le domaine public en instrumentalisant une loi rétrograde, un fabriquant de confitures industrielles a actionné la répression des fraudes pour gêner un petit concurrent artisanal et bio, la commission européenne et l’administration française ont construit, sous couvert d’hygiène ou de sécurité, un arsenal de lois et de règlements défavorables aux entreprises artisanales ou individuelles et favorables aux grandes entreprises de production ou de distribution. Un boucher individuel est soumis à des contraintes d’équipement et de froid si coûteuses que sa viabilité est remise en question alors que les steaks hachés en principe irréprochables des très grandes entreprises de viande sont périodiquement contaminées.. Paradoxe directement issu du pouvoir du lobbysme.

Le lobbysme stratégique est important dans tous les secteurs : automobile, pharmacie, chimie, agro-alimentaire, énergie, transport, car tous les secteurs ont besoin d’alléger des contraintes, de protéger des rentes, d’éviter de nouveaux entrants, de terrasser des petits concurrents.
Pour être efficace, il doit suivre quelques règles simples.
Première règle : la réalité pourtant légitime de l’objectif poursuivi, qui est la maximisation du profit à court terme, ne doit bien sûr pas apparaître comme étant l’argument essentiel. Il importe de s’abriter derrière le progrès technique ou la recherche (Monsanto), l’emploi, la compétitivité (automobile allemande etc…). Quand le lobby des télévisions jeunesse se bats bec et ongle contre la limitation de la publicité à destination des enfants pour les aliments vecteurs d’obésité, c’est au nom…de la survie de l’industrie du dessin animé français…Grossir pour la culture.
Deuxième règle : « sponsoriser » des études ou recherches qui prouvent l’innocuité du produit ou l’incertitude de ses effets, qui aident les élus ou décideurs « actionnés » et qui peuvent être reprise dans la presse. L’industrie du tabac américaine a ainsi publié de nombreuses études montrant que les effets nocifs du tabac, notamment son caractère cancérigène, n’étaient pas démontrés. Réussir, comme le fait avec succès Monsanto, à bloquer la publication de recherches négatives, ou même à en faire punir les auteurs, est un plus.
Troisième règle : créer des réseaux et entretenir des contacts permanents et suivis avec les élus, les chercheurs ou les journalistes qu’il faut « convaincre ». On ne réussit pas comme Monsanto à faire du président de l’assemblée nationale un allié vigilant avec un coup de fil et un memo. Il s’agit d’un processus et d’un investissement à long terme.
Les lois et règlements, par exemple ceux sur l’environnement et la santé, peuvent impacter si profondément les résultats d’une entreprise que le lobbysme doit être considéré comme un impératif stratégique et un poste d’investissement fondamental. Beaucoup d’entreprises pourraient prendre de la graine de Monsanto en la matière. Le risque est bien sûr celui du dévoilement ou du retour de bâton, comme celui qu’a subi Monsanto avec le documentaire diffusé sur Arte. Mais un documentaire passe et le lobbysme reste, comme le prouve le soutien récent du Sénat Français à l’entreprise américaine.

Il existe cependant une autre posture de lobbysme stratégique : celle qui consiste à collaborer avec le législateur ou les décideurs pour évaluer objectivement risques ou intérêt général, et y remédier ou y contribuer. C’est une forme de lobbysme positif, plus contraignant à court terme, mais plus porteur à long terme car il fait converger l’intérêt de l’entreprise et celui de la société, contrairement au lobbysme classique, dont l’objectif, légitime du point de vue de l’entreprise, est de faire triompher l’intérêt de l’entreprise sur l’intérêt général. Mais ce lobbysme positif demande du courage, de la vision, et de l’éthique.