mercredi 2 avril 2008

Le lobbysme, au cœur de la stratégie d’entreprise

Le débat parlementaire français de Mars-Avril 2008 autour du projet de loi sur les OGM a démontré l’importance et l’efficacité du lobbysme dans la stratégie d’entreprise. Une loi somme toute anodine, qui imposait un principe de précaution sur l’utilisation d’OGM comme le maïs transgénique Monsanto, le MON 810, a été attaquée avec violence par une majorité de sénateurs UMP, par le président de l’assemblée nationale, Bernard Accoyer, lui-même, et par le président de la commission des affaires économiques, Patrick Ollier. Les partisans de la loi, comme le sénateur Jean-François Legrand, ont été vilipendés par leurs confrères acquis à Monsanto. Cette loi n’était en fait réellement gênante que pour un seul acteur : Monsanto, qui voyait sinon disparaître du moins se décaler dans le temps le marché français pour ses semences OGM. Il est vrai que cette interdiction remettait en cause son business model, qui repose sur l’obligation pour les agriculteurs d’acheter chaque année ses semences brevetées et stériles, et dans la foulée ses pesticides comme le Roundup dont certaines OGM sont protégés… Mais qu’une multinationale américaine, cherchant à prélever une rente sur l’agriculture française, et dont l’impact sanitaire et environnemental est sujet à caution, parvienne à « actionner » des élus français et non des moindres, démontre qu’en matière de lobbysme Monsanto est un modèle exemplaire. Le lobbysme est bien au cœur de la stratégie de Monsanto.

Beaucoup d’entreprises, sans atteindre l’exceptionnel savoir faire de Monsanto, ont pris conscience du fait que l’environnement légal, réglementaire ou judiciaire, n’est pas une donnée mais une variable qui pouvait être optimisée. Les constructeurs automobiles américains ou allemands se battent avec succès contre les limites à la consommation ou à la pollution. Les entreprises chimiques européennes ont réussi à gommer les aspérités de la directive Reach sur la traçabilité. Les grands céréaliers français ont su protéger les subventions qui consolident leurs revenus élevés. Les agriculteurs intensifs ont su minimiser les règles de pollution des nappes phréatiques. L’industrie américaine du tabac a réussi à repousser très longtemps l’encadrement de sa publicité. Les fast foods américains ont évité l’interdiction des huiles polyinsaturées. Les grands industriels français du lait ont été à deux doigts de faire attribuer l’AOC au camembert au lait stérilisé etc…

Le lobbysme est utile pour éviter ou alléger une contrainte légale ou règlementaire, mais aussi au contraire pour l’alourdir, de façon à écarter des concurrents plus petits. Un grand semencier français a réussi à faire condamner une petite association faisant la promotion des semences historiques et tombées dans le domaine public en instrumentalisant une loi rétrograde, un fabriquant de confitures industrielles a actionné la répression des fraudes pour gêner un petit concurrent artisanal et bio, la commission européenne et l’administration française ont construit, sous couvert d’hygiène ou de sécurité, un arsenal de lois et de règlements défavorables aux entreprises artisanales ou individuelles et favorables aux grandes entreprises de production ou de distribution. Un boucher individuel est soumis à des contraintes d’équipement et de froid si coûteuses que sa viabilité est remise en question alors que les steaks hachés en principe irréprochables des très grandes entreprises de viande sont périodiquement contaminées.. Paradoxe directement issu du pouvoir du lobbysme.

Le lobbysme stratégique est important dans tous les secteurs : automobile, pharmacie, chimie, agro-alimentaire, énergie, transport, car tous les secteurs ont besoin d’alléger des contraintes, de protéger des rentes, d’éviter de nouveaux entrants, de terrasser des petits concurrents.
Pour être efficace, il doit suivre quelques règles simples.
Première règle : la réalité pourtant légitime de l’objectif poursuivi, qui est la maximisation du profit à court terme, ne doit bien sûr pas apparaître comme étant l’argument essentiel. Il importe de s’abriter derrière le progrès technique ou la recherche (Monsanto), l’emploi, la compétitivité (automobile allemande etc…). Quand le lobby des télévisions jeunesse se bats bec et ongle contre la limitation de la publicité à destination des enfants pour les aliments vecteurs d’obésité, c’est au nom…de la survie de l’industrie du dessin animé français…Grossir pour la culture.
Deuxième règle : « sponsoriser » des études ou recherches qui prouvent l’innocuité du produit ou l’incertitude de ses effets, qui aident les élus ou décideurs « actionnés » et qui peuvent être reprise dans la presse. L’industrie du tabac américaine a ainsi publié de nombreuses études montrant que les effets nocifs du tabac, notamment son caractère cancérigène, n’étaient pas démontrés. Réussir, comme le fait avec succès Monsanto, à bloquer la publication de recherches négatives, ou même à en faire punir les auteurs, est un plus.
Troisième règle : créer des réseaux et entretenir des contacts permanents et suivis avec les élus, les chercheurs ou les journalistes qu’il faut « convaincre ». On ne réussit pas comme Monsanto à faire du président de l’assemblée nationale un allié vigilant avec un coup de fil et un memo. Il s’agit d’un processus et d’un investissement à long terme.
Les lois et règlements, par exemple ceux sur l’environnement et la santé, peuvent impacter si profondément les résultats d’une entreprise que le lobbysme doit être considéré comme un impératif stratégique et un poste d’investissement fondamental. Beaucoup d’entreprises pourraient prendre de la graine de Monsanto en la matière. Le risque est bien sûr celui du dévoilement ou du retour de bâton, comme celui qu’a subi Monsanto avec le documentaire diffusé sur Arte. Mais un documentaire passe et le lobbysme reste, comme le prouve le soutien récent du Sénat Français à l’entreprise américaine.

Il existe cependant une autre posture de lobbysme stratégique : celle qui consiste à collaborer avec le législateur ou les décideurs pour évaluer objectivement risques ou intérêt général, et y remédier ou y contribuer. C’est une forme de lobbysme positif, plus contraignant à court terme, mais plus porteur à long terme car il fait converger l’intérêt de l’entreprise et celui de la société, contrairement au lobbysme classique, dont l’objectif, légitime du point de vue de l’entreprise, est de faire triompher l’intérêt de l’entreprise sur l’intérêt général. Mais ce lobbysme positif demande du courage, de la vision, et de l’éthique.

vendredi 21 mars 2008

Se mettre à la cape

Les marchés financiers sont en déroute. Les Etats-Unis en récession. La crise est là. Au fond pendant les sept dernières années, les années Bush, l’économie américaine a ressemblé a un moteur gorgé de kérosène. Le carburant volatil de l’économie américaine a été le crédit. Les américains ont empruntés sur la valeur croissante de leur immobilier, et ont utilisés ces prêts immobiliers pour consommer. Les crédits à la consommation, automobile ou sur les cartes bancaires ont amplifiés ce phénomène. Et la consommation américaine s’est tournée vers l’extérieur, essentiellement la Chine. La consommation américaine à crédit a tiré la croissance chinoise. A ce phénomène de crédit se sont ajoutés deux autres composants aussi volatiles. Le déficit commercial, qui a créé de gigantesques créances en dollar sur l’économie américaine. L’Amérique importe à crédit. Et le déficit budgétaire, lié notamment à la guerre en Irak. Le gouvernement américain dépense à crédit. La croissance américaine était artificielle et impossible à soutenir. Elle a créé une croissance tout aussi artificielle à l’extérieur notamment en Chine, croissance soutenue par un taux de change artificiellement bas du Yuan par rapport au dollar. Les chinois ont compris avec intelligence comment capitaliser sur la folie américaine. Mais la croissance absurde de l’économie mondiale, tirée par le moteur fou des Etats-Unis, a fait tripler le prix du pétrole, des minerais et même…des produits agricoles…L’inflation est là, partout. Le moteur était en surrégime. Trop de crédit tue le crédit. Il a fini par casser. La consommation ne peut plus se nourrir des emprunts immobiliers ou des crédits divers, car l’endettement des américains est devenu insupportable. L’inflation ampute le pouvoir d’achat et freine encore la consommation. Le déficit commercial absurde a fini par casser la valeur du dollar qui s’effondre. Les entreprises essayent tant bien que mal de tirer leur épingle du jeu, mais certaines vont aggraver la crise en augmentant leurs prix pour maintenir ou accroître leurs marges. Le moteur de la croissance mondiale est cassé. La récession devrait être mondiale. Parallèlement à la crise économique, on constate la montée d’une crise financière qui est liée à elle. Les grandes banques, les sociétés d’investissements, sont elles aussi en train de payer les années folles du crédit à tout prix, de la titrisation anarchique, des montages abracadabrantesques. Les actifs qui sous tendent des prêts et des emprunts excessifs sont en train de baisser, menaçant de réduire à zéro la valeur intrinsèque des banques même de premier plan ayant énormément emprunté pour financer ces actifs…Or le système financier, c’est l’huile dans les rouages de l’économie mondiale. Inutile de réparer le moteur économique, de le faire redémarrer, si l’huile financière manque… Il est difficile de prédire l’ampleur et la durée de la crise nécessaire pour purger sept ans d’excès de toutes parts. Mais elle a de telles racines structurelles, elle va impacter si fortement les entreprises, que sans jouer les cassandre, on peut prédire que les deux ans à venir vont être très volatils et très difficiles…Nous avons tous, individus et entreprises, intérêt à nous mettre à la cape, c'est-à-dire à diminuer la voilure et à nous enfermer dans notre cockpit pour éviter d’être emportés par la tempête. Heureusement que l’argent ne fait pas le bonheur, car il va manquer dans les années à venir…

lundi 10 mars 2008

La folie et la crise

Les soubresauts brutaux des marchés financiers, les provisions massives passées par certaines banques et qui ne sont qu’un hors d’œuvre, la chute des marchés action, l’entrée des Etats- Unis en récession font penser qu’une crise majeure est en route. J’ai essayé de comprendre les origines de cette crise. Comme la plupart des grandes crises je crois qu’elle vient de la folie ou de l’avidité des individus, de la volonté de puissance ou de richesse poussée à l’extrême, notamment dans la sphère financière. L’ampleur de la crise sera proportionnelle à l’intensité de la folie.
Le monde de la finance est gangrené par l’irrationalité depuis une dizaine d’années. Il est devenu psychotique, à cause d’une combinaison étonnante de laxisme et d’avidité de la part des banques.
Le private equity a été une première poussée de fièvre. Les fonds de private equity collectaient l’argent de grands investisseurs et les utilisaient pour acheter des entreprises à l’aide de prêts bancaires représentant jusqu’au 9/10° du total investi, avec une équation simple : si je réussis, je garde toute la plus value, si j’échoue, tu perds tout ton prêt. Le risque pour les banques, le profit pour le fonds. Des fortunes rapides pour les fonds, une rentabilité élevée pour les investisseurs : pourquoi se priver. Et les banques ? Oh, elles titrisaient ces prêts et les refilaient à d’autres banques.
L’immobilier a été une deuxième poussée, la plus connue. Encourageons des pauvres à s’endetter au-delà de leurs moyens, en prenant des mines vertueuses et en parlant d’accession à la propriété. Roulons délibérément dans la farine ces emprunteurs pauvres, à coup d’intérêts progressifs, de période de grâce, de remboursements in fine, voire de capitalisation des intérêts ! Et titrisons ces prêts pourris pour s’en débarrasser auprès d’autres banques… Même chose pour les prêts à la consommation, à l’achat d’automobile, et surtout pour les prêts aux hedges funds. Ceux-là spéculaient sur les matières premières, les actions, les obligations, l’immobilier, eux aussi grâce à des prêts massifs.
Deux coupables, dans ce gigantesque système de cavalerie mondiale : la titrisation et les commissions.
La titrisation permet de refiler le mistigri vérolé à d’autres, et le système de commission encourage à des opérations démentiellement risquées, mais immédiatement juteuses. La titrisation a été facilitée par les agences de notation poussées au crime, donnant des AAA à des paquets de prêts immobiliers douteux, la même notation qu’à EDF ou à l’Etat Français. Elles aussi, ces agences de notation les Fitch, les Moodys, participaient à ce gigantesque empilement de commissions : 40% de leurs revenus 2006 venaient de la notation de ces titres douteux.
Le système de commissions encourageait les employés ou les responsables des banques à faire des opérations pour les toucher, en sous évaluant systématiquement le risque ou en pensant s’en débarrasser à bon compte par…la titrisation… Quand les bonus annuels des banquiers new-yorkais ou londoniens ont dépassé les cinquante milliards de dollars, qu’une industrie s’est créée pour les aider à les dépenser en tableaux, villas, yatchs ou diamants, il était évident que le système devenait fou, les montants de bonus étant déconnectés de la compétence des individus, de la valeur créée ou de leur contribution aux économies dans lesquelles ils opéraient. Un phénomène mortel de découplage entre valeur pour la société et récompense monétaire…

Titrisation et commissions, les deux racines de la crise… Auxquelles s’est ajouté l’appétit des dirigeants des banques, fascinés par l’argent facile et ne voulant pas le laisser à leurs concurrents. C’est ainsi qu’UBS, la plus grande banque Suisse, réputée pour sa prudence, a laissé sa filiale américaine se gonfler de prêts subprime, au point de perdre plusieurs dizaines de milliards d’euros. C’est ainsi qu’encouragé par ce tourbillon de commissions gigantesques et de transformations en héros de traders fous, un trader de la Société Générale a fait perdre cinq milliards d’euros à sa banque. Kerviel contrairement à ce qu’a affirmé sa banque, n’est pas un illuminé isolé. Il est le produit naturel d’un système devenu psychotique, créé et encouragé par des dirigeants qui trouvent naturel de réaliser des profits de dizaines de milliards d’euros sans contribution à l’économie réelle (voire en la malmenant comme dans le cas des subprimes) et de gagner eux-mêmes des millions d’euros.
Sous leur apparence sérieuse et rationnelle, derrière leurs diplômes et leurs réseaux, je pense que les banquiers ont perdu la tête. Leur folie se mesure aux montants des prêts titrisés, aux montants des hedges funds, aux prêts LBO, qui se mesurent en milliers de milliards d’euros et aux montants des commissions diverses et variées encaissées chaque années, qui se mesurent en centaines de milliards d’euros.
Cette folie, où un trader peut faire perdre plusieurs milliards d’euros à une banque, où des experts discutent pour savoir si le coût des subprimes sera de trois cents ou de six cents milliards d’euros, où d’autres prédisent que si les autres prêts, et en particulier les prêts aux hedges funds, sont contaminés, l’addition pourrait être de plus de mille milliards d’euros, cette folie est si intense que si la purge est proportionnelle à la folie, elle sera spectaculairement douloureuse.
Les banques devront faire des provisions monumentales et deviendront soudain d’une prudence de serpent. Les hedges funds secoués par les appels de marge des banques devront se débarrasser de leurs produits, écrasant leurs prix et provoquant de nouveaux appels de marge. La baisse de l’immobilier augmentera le nombre de saisie et la vente de ces biens accentuera la baisse. La crainte de faillite conduira les particuliers à liquider leurs fonds communs de placement, forçant les gérants à vendre et accentuant la baisse des cours. Les banques passeront de l’irresponsabilité face au risque à l’obsession du risque, prêtant moins ou plus cher. Freiné par la chute de l’immobilier et des actions, la consommation se ralentira, bloquant la croissance. Le chômage remontera et le pouvoir d’achat stagnera, ralentissant encore la consommation. Tout d’un coup, l’économie devra payer les centaines de milliards placés imprudemment, les dizaines de milliards de commissions indues. Et si le pouvoir de prix des grandes entreprises leur permet de remonter les prix, comme on l’a vu récemment dans la distribution ou l’alimentaire, ce sera le retour de la stagflation, portant le coup de grâce à la consommation.

Chute massive des prix de l’immobilier et des actions, croissance étouffée voire récession, chômage, paupérisation. Les riches boivent, les pauvres trinquent. Les commissionnés du subprime siroteront leur pur malt devant leur piscine pendant que les emprunteurs abusés, dépossédés de leur maison, iront louer un mobile home. On parle beaucoup de la crise de 29. Mais, plus près de nous, regardons comment l’économie japonaise est devenue depuis dix ans, malgré ses entreprises de pointe, une économie stagnante, ralentie, vieillissante, à cause d’une bulle immobilière et boursière nourrie par les grandes banques irresponsables, entretenue par un système politique corrompu, bulle qui en éclatant a irrémédiablement endommagé l’économie réelle. La purge de la folie bancaire dans les pays occidentaux risque d’être aussi douloureuse. Et les dirigeants des grandes banques pourraient se poser la question de leur rôle, de leur responsabilité et de leur légitimité face à la crise engendrée par leur folie. « Les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre » disait Homère. La nemesis de nos économies risque bien d’être l’obsession du court terme et l’avidité sans bornes des grandes banques occidentales…

mardi 19 février 2008

Vive la récession, vive le protectionnisme !

Il peut paraître paradoxal pour un libéral convaincu, adepte de l’économie de marché et de la concurrence, de prôner la décroissance et les obstacles aux flux commerciaux. Mais nous risquons de payer le prix fort de notre obsession pour la croissance à tout crin et pour la liberté illimitée des échanges. Le prix du minerai de fer a triplé en quatre ans, le prix du pétrole triplé, le prix du blé plus que doublé. La croissance des dix dernières années est insoutenable : notre consommation de matières premières est telle que l’offre ne suit pas, ce qui fait exploser les prix et les rentes des producteurs, et attaque le niveau de vie des consommateurs finaux. C’est une inversion spectaculaire de la théorie selon laquelle les économies développées exploitaient les pays émergents : aujourd’hui, la croissance permet aux pays émergents de rançonner les pays développés. Notre croissance insoutenable a été provoquée par l’irresponsabilité des Etats-Unis, qui ont pompé du pouvoir d’achat artificiellement chez leurs consommateurs, en les gavant de prêts immobiliers, à la consommation, de cartes de crédit, en réduisant les impôts, pouvoir d’achat que les consommateurs américains ont utilisés pour acheter des produits…chinois, nourrissant sa croissance exceptionnelle, et dévoreuse de matières premières : pétrole, minerai de fer etc…Une insoutenable croissance mondiale provoquée par la conjonction d’un gouvernement gavé de déficits, d’un patron de la Federal reserve psychotique de la croissance, d’un système bancaire poussant le consommateur à la faute (et se tirant à terme une balle dans le pied, avec des centaines de milliards de write off).
Une seule solution : la récession. Pas une récession majeure, de type 1929, mais une récession mineure, de quelques %, qui permettent de freiner les chevaux emballés de l’économie mondiale, de calmer les hausses de prix des matières premières et qui écarte le risque de la destruction du pouvoir d’achat des plus pauvres, menacés par les hausses des produits de première nécessité…

Mais la récession va peser sur le chômage, va peser là encore sur les plus pauvres et les plus démunis, dirons les bonnes âmes. C’est vrai. Alors pour écarter les effets de la récession, il est indispensable de revenir au protectionnisme. La libéralisation des échanges a permis, dans le cadre de grandes firmes internationales comme Nike, Dell ou Mattel, de transférer des pans entiers de l’industrie des pays développés vers des pays à bas salaires. Mais alors, me direz vous, la bonne vieille théorie des avantages comparatifs chère à Adam Smith ne marcherait-elle plus ? Non elle ne marche plus, simplement parce que nous ne nous battons pas à armes égales avec des pays comme la Chine ou la Russie. Ces pays ont en effet inventé un nouveau modèle incroyablement efficace : la combinaison de gouvernement autoritaire avec l’économie de marché. Une combinaison beaucoup plus efficace que la combinaison démocratie/marché. Cela a permis à la Chine, malgré de molles pressions de l’Occident, en maintenant le Yuan tragiquement (pour nous) sous évalué, de détruire des secteurs de nos industries avec la complicité des grandes multinationales délocalisatrices, et d’accumuler des réserves de change de plus d’un trillion (mille milliards !) d’euros, lui permettant à terme de prendre le contrôle de ces multinationales qui ont fait sa fortune…Et contrairement à ce qui a été suggéré, les délocalisations profitent moins au consommateur final à travers des baisses de prix, qu’aux entreprises comme Nike grâce à des baisses de coûts et à un maintien de prix élevés. Pour rééquilibrer la balance commerciale chinoise, le Yuan devrait être réévalué de peut-être 100%, mais comme la Chine est trop intelligente pour le faire, il faut entourer l’Europe d’un cordon sanitaire de droits de douanes de…100%. Surtout pas de protectionnisme intra européen, mais un protectionnisme intercontinental. Ce protectionnisme bloquera les délocalisations vers les pays tiers à bas salaires à défaut de les bloquer vers les nouveaux pays européens à bas salaires, intégrés à l’Europe un peu rapidement, sans réflexion sur les conséquences intérieures… Ce protectionnisme permettra aussi peut-être de lever la chape de plomb qui pèse sur les bas salaires en France (en 2007 : +2 %), les entreprises ne pouvant plus agiter la menace du transfert d’activité pour discipliner leurs salariés. Ne lui en déplaise, le très socialiste monsieur Pascal Lamy, patron de l’OCI, contribue à la fracture sociale et à la désindustrialisation française.

Etre tétanisé par la récession et le protectionnisme, à cause de la crise de 1929, c’est être en retard d’une guerre. La situation de 2008 n’a rien à voir avec celle de l’entre-deux guerres. Une récession modérée et une protectionnisme régional sont les seuls outils permettant d’éviter aux économies faibles comme la France ou l’Italie d’aller dans le mur de la paupérisation, du gouffre social (les salaires des PDG ont augmenté de 40% en 2007…) et du chômage. Les multinationales devront s’adapter à cette nouvelle donne, mais le rôle d’une entreprise est de s’adapter à l’environnement défini par le politique, et non l’inverse.

lundi 11 février 2008

Nouvelle classe

Daniel Bouton, en tant que PDG de la Société Générale, devrait en principe assumer sa responsabilité et les erreurs commises sous son égide, comme les patrons démissionnaires ou démissionnés de Citybank, d’UBS ou de Merril Lynch. La plupart des banques ont été touchées par la crise de subprimes, victimes de leur avidité, de l’argent facile et d’une apparence trompeuse de risque faible encouragée par les agences de notation, coupables et complices. Les PDG démissionnaires sont ceux dont les banques été les plus lourdement touchées, à hauteur de plusieurs milliards d’euros, par cette erreur dans la gestion du risque. La Société Générale elle-même a annoncé avoir perdu deux milliard d’euros avec les subprimes, ce qui aurait été suffisant pour conduire Daniel Bouton à s’interroger sur sa légitimité.
Mais ce qui est arrivé à la Société Générale est infiniment plus grave que les subprimes, qui ne sont que la conséquence d’un risque mal apprécié. La Société Générale a perdu cinq milliard d’euros parce qu’un obscur courtier a pu déjouer des contrôles soit disant étanches et prendre pour cinquante milliards d’euros de positions non couvertes. Cinquante milliards d’euros, près de quatre cent milliards de francs. Le chiffre donne le vertige. Que ce soit possible est hallucinant. On se dit qu’après tout cela aurait pu être deux ou trois cent milliards d’euros, si d’autres courtiers avaient joués le même jeu. On se demande si d’autres banques auraient pu être coupables de la même erreur. Que ce soit arrivé est surréaliste. En dénouant ses positions, la banque a d’ailleurs provoqué une panique boursière en Europe. Devant une faute aussi colossale, Daniel Bouton aurait dû partir immédiatement.
Mais son refus de démissionner est compréhensible. Quand on gagne environ six millions d’euros par an entre salaire et stocks, soit environ mille SMIC, quand on bénéficie des réseaux, des clubs, des soirées ou l’on est au coude à coude avec ses pairs de l’establishment, quand on est envié par des députés ou des ministres, au fond moins hauts dans la hiérarchie sociale, il est très difficile d’abandonner volontairement autant d’argent et autant de prestige.
Et comme les administrateurs sont choisis par les PDG, soit venant de l’entreprise elle-même, soit amis ou obligés, soit eux-mêmes PDG et souhaitant le rester, la probabilité qu’ils démettent un président est très faible. Daniel Bouton aurait pu nous éviter la mascarade de la démission refusée par le conseil : ce fut un petit arrangement entre amis, un coup de théâtre destiné à nous faire croire qu’il avait réellement voulu partir alors qu’il s’agissait d’une tactique pour rester en poste malgré la tempête, en lâchant en apparence un peu de lest.
Daniel Bouton était il un bon PDG ? Si l’on en juge par les résultats de sa banque jusqu’en 2006, oui. A quel prix, en termes de service dégradé et de coûts inflatés pour ses clients, et surtout en termes de risques ? Le problème n’est au fond pas là. Son refus tout à fait logique de démissionner montre qu’en une quarantaine d’années est apparu une véritable caste, indépendante des actionnaires dispersés et impuissants, capable de fixer elle-même le niveau de sa rémunération en augmentation rapide, s’appuyant sur des conseils d’administration amicaux et complices, prestigieuse et dominante, et surtout inamovible : la nouvelle caste des patrons de grande entreprises.

lundi 21 janvier 2008

Mon 810 : Sarkozy enfin libre

La suspension de la culture plein champ du maïs OGM Monsanto Mon 810 est une décision courageuse de N. Sarkozy. Il démontre une indépendance des lobbies qui lui faisait jusque là défaut. Monsanto dispose en effet de relais puissants dans la classe politique française. Ces relais se sont exprimés de façon publique, révélant ainsi leurs liens avec l’entreprise. N’osant s’en prendre frontalement à Sarkozy, le président de l’assemblée nationale, Bernard Accoyer, a ainsi critiqué brutalement les conclusions de la Haute Autorité pour les OGM qui étaient à l’origine de la décision présidentielle. Ce corps indépendant créé à la suite du Grenelle de l’environnement s’était pourtant borné à constater que le risque de pollinisation à distance et les effets sanitaires à long terme du Mon 810 n’étaient pas démontrés.

Pour moi, Bernard Accoyer révèle ainsi ce qu’il est : un lobbyist pour l’intérêt particulier d’une entreprise, contre l’intérêt général des français. Je classe dans la même catégorie Patrick Ollier, rapporteur UMP de la loi OGM, le député socialiste Jean-Yves le Déaut, ou le sénateur UMP Jean Bizet, qui ont protesté eux aussi avec vigueur contre cette atteinte intolérable… aux intérêts de Monsanto. L’efficacité du lobbysme repose d’ailleurs sur sa capacité à faire abandonner l’intérêt général par des hommes politiques pourtant élus pour le défendre au profit d’intérêts économiques spécifiques. Ces lobbyistes de choc sont aidés par des institutions comme la FNSEA qui elle aussi roule pour Monsanto. La grande agriculture intensive et subventionnée a cultivé le maïs en France, pays pour lequel il n’était pas adapté, et ou il consomme subventions et nappes phréatiques. Probablement par masochisme, Monsieur Lemétayer, président de la FNSEA, soutient Monsanto qui vends à prix d’or des semences à ses adhérents et défend avec acharnement quelques milliers d’hectares de maïs OGM pouvant détruire des écosystèmes et qui n’enrichissent que marginalement quelques agriculteurs. A moins que la FNSEA fasse du Mon 810 un test de sa liberté de polluer.

Hommes politiques soldés, fédération agricole à courte vue et dopée à la subvention : il est phénoménal qu’une grande multinationale d’origine américaine, dont les produits sont potentiellement menaçants pour l’environnement et les business model des agriculteurs, trouve des relais aussi agressifs contre l’intérêt général. Il s’agit malheureusement d’une tendance lourde sur laquelle je reviendrai : dans beaucoup de pays, et notamment en France et aux Etats-Unis, des grandes entreprises et des institutions, par le jeu du lobbysme, qui est une forme d’achat des hommes politiques, parviennent à faire triompher leur intérêt particulier au détriment de l’intérêt collectif. La National Rifle Association a ainsi réussi à éviter le désarmement de l’Amérique. Halliburton a été un facteur déclenchant de la guerre d’Irak qui lui a permis (ainsi qu’à Dick Cheney), de gagner quelques milliards de dollars.

L’enjeu est ainsi très large : est-il possible dans un état moderne ou fleurissent les lobbies de faire triompher l’intérêt général, ou sommes nous condamnés à le voir se faire écharper par de sordides intérêts particuliers ? L’avis de la haute Autorité sur les OGM, présidée par le courageux sénateur UMP Jean-François Le Grand, la position ferme de Jean-Louis Borloo et la décision de Nicolas Sarkozy sur le Mon 810 sont des lueurs d’espoir dans des sociétés de plus en plus polluées par le lobbysme.

Gaz de France : 4% de trop ?

GDF a demandé une augmentation de ses tarifs de 6% au 1er Janvier 2008. Le gouvernement lui a accordé 4%. Commentaire du journal « Les Echos » : « les marchés financiers ne vont pas apprécier ».
Etrange, n’est-ce pas. L’augmentation du prix d’un monopole, pour un produit qui est consommé par des millions de français, devrait se faire en fonction des marchés financiers ? Les marchés financiers sont déçus si une entreprise ne maximise pas sa rente au détriment du public ?
Depuis cinq ans les tarifs GDF ont augmenté de plus de 50%... Ses clients n’ont pas la possibilité de changer de mode d’énergie ni de réduire leur consommation à court terme. GDF n’est pas au bord de la faillite, bien au contraire : ses profits 2007 avoisineront probablement les deux milliards d’euros. La rente de monopole se porte bien.

Le prix du gaz devrait être fixé non en fonction du seul intérêt de GDF ou des supposés diktats du marché financier mais, comme pour les « utilities » anglo-saxonnes, de façon à minimiser le fardeau des clients finaux tout en laissant à l’entreprise un niveau de profit raisonnable, qu’elle aurait loisir d’augmenter en améliorant sa productivité. Pour une PMI, surtout si elle est consommatrice d’énergie, pour un particulier à bas revenu, les hausses successives du tarif du gaz détruisent la qualité de vie, le revenu disponible, et le pouvoir d’achat.

Les marchés financiers ne devraient pas s’en émouvoir. Car pour « les marchés financiers », GDF n’est pas l’alpha et l’omega. Il s’agit simplement d’une des entreprises énergétiques européennes, de loin pas la plus importante. Sauf à penser que limiter les hausses de prix de GDF est un signal terrifiant que l’intérêt général pourrait limiter la rente de toutes les entreprises similaires.
Il ne serait pas raisonnable d’empêcher totalement GDF de répercuter dans ses tarifs la hausse du prix de ses approvisionnements et de mettre ses comptes dans le rouge. Mais il est probable que même avec des prix bloqués en 2008 (soit 2% de moins que l’inflation probable), compte tenu des fortes augmentations précédentes, GDF pourrait encore vivre confortablement, et gagner quelques centaines de millions d’euros.
Les 4% de hausse sont 4% de trop.